Patrouille rurale

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jeudi 3 février 2011

Cote 76

J’ai hésité près de deux heures au titre que j’allais donner à ce billet. J’ai finalement opté pour "Cote 76" après avoir vacillé pour "Cœur brisé", "Ressort cassé", "Rêve pulvérisé", "Liberté chérie" ou "Vivre en adéquation avec ses principes".
J’espère que les lignes suivantes permettront de comprendre cette hésitation.

Depuis le 17 janvier et après l’explication du 13 janvier, j’avançais dans cette promotion et cette école avec mon cœur. C’est-à-dire que tout ce que j’ai fait depuis deux semaines, je l’ai fait en écoutant mon cœur. C’est ainsi mon cœur qui m’a poussé à supporter le froid piquant de lundi dernier pour quand même réaliser quelques photos éditées ici ou sur mon profil Facebook. C’est encore mon cœur et ma passion qui m’ont poussé à me replacer hier après-midi face aux élèves pour refaire ces portraits qu’ils adorent. C’est enfin avec mon cœur que j’ai choisi de surmonter un genou gauche défaillant pour accompagner un groupe d’élèves lors de la marche de nuit de 30 km qui débutait hier à 20h00.

Sauf que voilà … le cœur a pris hier soir à 20h10 une mauvaise flèche qui l’a profondément touché.
A cause de quelques élèves imbéciles, en décembre dernier lors de la première marche de nuit (lire ici), une jalousie stupide (doux euphémisme…) avait entraîné une réaction du directeur à mon encontre, réaction proche de la sanction puisque visant à ce que je ne sois plus libre de choisir avec quelle(s) élève(s) je marchais hier soir.
Car oui, hier soir, j’avais choisi de marcher avec une élève en particulier. Parce que cette marche ne m’apporte rien, parce que je n’ai rien à prouver à quiconque tant sur le plan de la marche que de l’orientation, parce que mon genou était un handicap, et parce que photographier en nuit noire, c’est impossible, j’avais choisi de marcher avec un groupe en particulier … parce que je voulais que ces 30 km soient un plaisir avant d’être une fatigue ou une contrainte. C’est une raison qui n’empêchera pas le monde de tourner, certes, mais c’était hier soir mon unique raison !
Le plaisir n’a été qu’une éphémère rêverie … Il m’a d’abord été opposé une interdiction de choisir mon groupe, puis le fait que si je maintenais ma décision, le groupe allait être remanié, enfin que si je persistais et que le groupe obtienne 20/20, alors la note retomberait à zéro. Tout ça parce qu’il y avait eu suspicion de la part de quelques imbéciles en décembre, la suspicion persistait hier ! Seulement voilà, que trois ou quatre élèves que je qualifie de "sombres imbéciles" fassent la loi et imposent un sens à mes choix, ça me blesse profondément, mais que de surcroît cette stupide attitude soit reprise par la direction en maintenant cette suspicion m’a encore plus blessé.
J’avais entrevu cette possibilité, aussi avant-hier en avais-je discuté avec quelques élèves. Je leur avais alors dit que le chantage et le fait que l’on puisse prendre une élève en otage était contraire à mes principes, que je n’y dérogerai pas et que quoiqu’il arrive, j’irai au bout de mes principes. Sans compter que pour moi, le chantage, c’est l’arme des faibles.
Pouvais-je alors décemment accepter d’accompagner un groupe sachant d’une part que l’on mettait en doute mon honnêteté, d’autre part qu’une note maximum serait synonyme de sanction pour ces élèves ? Evidemment non ! J’en ai discuté avec les cinq élèves concernés … qui, otages d’une situation qu’ils ne comprenaient pas, ne pouvaient que baisser la tête.

J’ai finalement obtenu le droit de partir avec ce groupe, mais mon esprit entaché d’une suspicion de manque d’honnêteté et l’épée de Damoclès brandie au dessus de ces cinq élèves a transformé les quatre premiers kilomètres de la marche en véritable calvaire.
Pour la première fois de ma vie, je faisais quelque chose contraint et forcé, sans même un enjeu pour moi. J’étais parti pour marcher avec plaisir. Je n’avançais plus que déçu et blessé. Preuve de ma blessure, je n’ai pas parlé –pas même un seul mot– durant cette heure ! Pour qui me connaît, bavard comme je suis, c’est le signe d’un très profond malaise.

Quatre mille deux cent mètres après le départ, j’ai donc abandonné les élèves. Et ce faisant la formation. Je ne voyais plus de sens à cette marche, je ne comprenais pas que l’on puisse douter de mon honnêteté, je ne comprenais pas comment l’attitude de quelques imbéciles pouvait même constituer un argument retenu à mon encontre. Alors avancer dans le noir quand on est déjà en pleine nuit, ça fait un poil trop noir pour moi, et puisqu’on m’avait ôté mon cœur, oui, j’ai abdiqué.

Maintenant, que tous ceux qui suivent ce blog (élèves, parents d’élèves, amis, confrères ou simples inconnus) n’aillent pas penser que c’est une réaction qui ne me coûte rien, que c’est un coup de tête ou quelque chose du genre ! Abandonner cette formation me coûte énormément.
D’abord planté en pleine nuit à la cote 76 de La Maison Blanche coordonnées UTM 757-229 sans carte, ni boussole (je savais que je n’aiderai pas les élèves) et avec une lampe frontale qui avait aussi choisi de rendre les armes, n’est pas la meilleure des positions. Il m’a fallu 90 minutes avant d’enfin retrouver une route goudronnée qui puisse me reconduire chez moi.

Ensuite, abandonner un travail sur lequel j’ai consacré 1571 heures depuis septembre 2010, ce n’est pas franchement anodin. C’est mon revenu de demain qui est resté à la cote 76.

Enfin, quitter cette formation, c’est aussi une affaire particulièrement personnelle parce que … je suis tombé profondément amoureux d’une élève dès le 6 septembre 2010. Plusieurs personnes l’ont deviné depuis longtemps en lisant ce blog. Certains élèves l’avaient aussi découvert. Quand on prend de l’âge, on découvre que finalement, on tombe peu de fois amoureux dans sa vie. Pour ma part, c’est la seconde fois.
J’en profite d’ailleurs pour rajouter, à l’attention des imbéciles qui se sont permises de penser tout ce qu’elles ont pu de négatif depuis quelques mois, –quoique je l’ai déjà dit plusieurs fois, notamment le 17 janvier à toute la classe– que jamais dans cette promotion je n’ai privilégié cette élève plus qu’une autre. Que tout ce que j’ai fait pour elle, je l’ai d’abord fait pour les autres. Que oui, si je suis resté le 17 janvier, c’est d’abord parce qu’elle a su trouver les mots pour me redonner du cœur. Et que tout ce que ses camarades ont obtenu depuis (cours de soutien, aide lors de l’examen de DCP, photos, etc.), elles l’ont obtenu grâce à elle. Alors, ces crises de jalousie, mais quelles absurdes bêtises ! Si elle n’avait pas été là, rien de tout ce que j’ai donné à tout le monde n’aurait peut-être été donné !!!

Néanmoins quelque soit ce qu’il m’aurait fallu marcher pour rentrer chez moi hier soir (oui Matthias, j’aurai attendu que le soleil se lève pour retrouver mon chemin !), quelle que soit la somme perdue en stoppant ce travail, quelque soit ma peine en abandonnant une personne que j’adore, rien ni personne ne pourra jamais me faire renoncer à mes idéaux !
Oui, vouloir être libre et défendre sa liberté peut coûter très cher. Je l’ai toujours pensé et maintenant je le sais.
Oui, je me doutais qu’il pouvait parfois être très dur de résister au chantage. Hier soir, j’ai appris que ce faisant, je le payais très cher.
Oui, je savais (un peu) que mettre en doute mon honnêteté et mon intégrité morale pouvait me blesser. Venant d’une personne que je respecte très profondément, j’ai hier soir appris que cela pouvait extrêmement me blesser.

Mon livre devait s’intituler "L’école de la vie". Pour ma part, j’ai énormément appris.
Dommage que cela se termine par des larmes.

Je crois que j’aurais pu aussi nommer ce billet : "Voilà, c’est fini …".




Durant le cours de topographie d’hier après-midi :







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